Marathon de Paris 2013. Tout commence le 7 avril à 8h45. Enfin, pas tout à fait… Ça a commencé avant, il y a 3 ans, quand j’ai décidé de me remettre à courir après une opération du genou (un an avant). Une sortie par semaine, à fond, entre 15 et 20 km. Donc du n’importe quoi. En fait ça a commencé il y a un an et 1/2, quand j’ai décidé de m’acheter des chaussures dignes de ce nom, qui ne me fassent pas mal à chaque sortie, et quand j’ai décidé de suivre un plan d’entraînement. Et puis ça a commencé il y a un an pile, lorsque j’ai décidé de participer à mon premier marathon, celui de Paris, précisément. 3h34. J’avais tellement peur de ne pas aller au bout que je m’étais freiné pendant 42 km, daignant accelèrer sur les 195 derniers mètres. En fait, ça a commencé en janvier, quand j’ai commencé ma prépa sur 13 semaines, avec en février les Foulées de Vincennes, 10 km et 40’26”, et le semi-marathon de Paris en mars, 21 km et 1h30.
Non, en fait ça a surtout commencé samedi, veille de la course. Le soir, je me couche tôt. Sagesse, prudence, concentration. Tellement sage, tellement prudent, et tellement concentré que je ne m’endors pas. Impossible. Dans ma tête, je cours. Je passe à Bastille, je traverse le Bois de Vincennes, je repasse à Bastille, je cours sur les quais, je passe devant le Trocadéro, je monte dans le Bois de Boulogne, les spectateurs m’encouragent, plus que 6 km, plus que 4, plus que 2, porte Dauphine, j’accélère, je passe la ligne… yes ! 3h15 ! Je suis un héros. Comme un skieur avant de dévaler la pente, qui visualise sa descente, un virage à droite, un virage à gauche, un saut, revirage à gauche, etc. Je visualise tout, je cours. Et je ne ferme pas les yeux. 1h40, je tombe, m’endors. 2h16, je me réveille. J’ai bien dormi. Je regarde l’heure. Aïe. Il faut que je me rendorme, merde ! 3 h. J’écoute la radio. 4 h, pas sommeil. 5 h, il faudrait que je dorme au moins une heure… 6 h, si je m’endors, je ne me réveillerai pas… 6h45, il faut que je me réveille ! Heureusement, ouf, je n’ai pas dormi… Je vais donc me lancer à l’assaut de ces 42,195 km avec une seule petite demi-heure de sommeil… Mon dieu, j’en frissonne par avance.
Enfin, je me lève. Super frais. Je m’habille, me prépare, bois, mange ma part décongelée de Gatosport du marathon de La Rochelle d’il y a 6 mois… Je me fais un café, fume une petite cigarette pour me détendre… Je termine de m’habiller, je sors, croise un de mes fils qui vient de se réveiller et qui m’encourage… Adios. Je pars à la guerre.
Premier contact avec l’air extérieur… pu… tain ! qu’il fait froid ! Métro. Miromesnil, je termine à pied, en courant, pour m’échauffer. Pu… tain ! qu’il fait froid !
Je rejoins mon sas (3h30) une 1/2 h avant le coup de pistolet. Bizarrement pas grand monde, je me place devant, derrière les 3h15 dont j’espère faire partie à l’arrivée…
8h40, j’enlève mon sac en plastique… brrrrrrr… quel froid glacial, je tremble, de partout… brrrrrr… 8h50 et quelques, c’est parti, bip la Garmin. Objectif 4’37”/km, 3h15 – un peu plus ou un peu moins, on verra (mais, dans ma tête : oh oui, moins de 3h15, ce serait tellement bien ! Si j’applique exactement mon plan de course et le 4’37”/km, ce sera 3h14’48” e-xac-te-ment).
Rue de Rivoli, j’essaie de rentrer dans l’allure. Je regarde mon cardio : déjà plus de 155, aïe. Je sais que je dois rester le plus longtemps possible sous les 160, au moins jusqu’au semi, pour pouvoir passer au-dessus ensuite et finir à peu près bien. Mais c’est mal barré, au bout de quelques km, j’y suis à 160. Et je ne redescendrai plus.
Les sensations sont médiocres : jambes un peu lourdes, pas beaucoup de jus, et puis ces 4’37”/km, mine de rien pour moi, c’est rapide… Et je me dis que je ne tiendrai pas jusqu’au bout comme ça. Voilà, c’est ça le marathon pour moi, c’est passer tout le premier semi à me dire que je ne tiendrai pas l’allure jusqu’au bout, que je surestime mes forces, que je ferais mieux de ralentir, d’assurer, que je suis gourmand et que je vais le payer. Une heure et demie de gamberge, de rumination, d’auto-flagellation… Je déteste ce premier semi. Dans la montée rue de Reuilly, je me supplie d’y aller cool, de ralentir, mais je n’en fais qu’à ma tête… Je garde l’allure, je m’accroche. C’est les montagnes russes, ça redescend vers la porte Dorée : je me refais une santé, fais baisser le cardio tout en récupérant les quelques secondes perdues dans la montée… Et puis ça remonte vers le lac… Je connais par cœur cette portion du parcours, puisque je m’entraîne là tout l’année, que je connais les moindres faux plats, que je sais parfaitement où le cardio s’emballe et où il s’apaise un peu…
Dans la descente de l’av. de Gravelle, en lisière du bois, ça descend… je connais la route par cœur, je sais qu’on peut se refaire une santé à cet endroit, qu’il faut même en profiter ! que le cardio baisse, que les sensations reviennent, que l’allure gagne 10 s facile… C’est ce que je fais. Mais rien à faire : ma minute de retard est toujours là, plus ou moins. Marre ! qu’est-ce qui se passe ?…
Au début de l’avenue Daumesnil, c’est le semi, le portail libérateur ! Pour moi, c’est essentiel. Psychologiquement, je me transforme, je me débarrasse de ma gamberge : OK, c’est bon, j’ai fait la moitié, je terminerai ! Je sens bien à ce moment-là si oui ou non j’ai les réserve pour un nouveau semi, et à quelle allure. Je sais si je peux accélérer un peu ou non. Je prends mon temps pour décider. J’attends la Bastille. J’écoute ce que me disent mes jambes. Je laisse gentiment mon cerveau s’imprégner des dernières informations physiologiques… En retour, je laisse mon cerveau gentiment imprégner mes jambes de ma volonté FAROUCHE d’accélérer et de finir dans le temps que je me suis donné. Je passe Bastille, on tourne à gauche vers la Seine. Ça descend un peu. Allez, 2 km que je cogite et que je délibère avec moi-même : j’y vais, j’accélère. Marre de cette minute de retard ! Il faut que je la reprenne. Si c’est pour finir à 3h17 ou 18, c’était vraiment pas la peine !
Peu à peu, sans brutalité, j’améliore ma foulée, je prends un rythme très légèrement plus rapide. L’idée est justement d’être très progressif, pour ne pas heurter l’organisme, ni ensuite, psychologiquement, m’offrir une compensation quelconque et trouver un prétexte à ralentir. Comme un régime alimentaire : pour que ça marche, il faut y aller en douceur, mais avec détermination.
Au 25ème km, sur les quais, le mollet gauche m’envoie un signal… aïe ! Il semble dur, aïe ! Je me décontracte, ralentis très légèrement, 50 m, 100 m… ça va mieux, ça semble passer. Mais alerte tout de même.
Dans le long tunnel sur les quais, je me sens bien. Il fait moins froid, les jambes tournent toutes seules, tout a l’air d’aller, même si je trouve que… ça va vite quand même !
Au Trocadéro, drôle de sensation, une espèce de faux plat misérable (dénivelé positif d’1m50, à tous les coups) qui paralyse soudain toute la troupe – moi compris. Impression de monter un col, aïe : c’est là qu’on se dit qu’on est bien entamés pour subir autant un vague faux plat.
A la Maison de la Radio, je passe près de chez Philippe O… C’est moi qui le vois ! Je l’interpelle, m’agite ! Il m’aperçoit, me fait des grands signes, surpris… Je poursuis. Ça m’a fait du bien de le voir ! C’est le seul supporter que j’ai…
La suite, peu de souvenirs… C’est dur, c’est long… mais c’est bon ! je gère la fatigue. Mais je continue à un bon rythme. Le Bois de Boulogne est étrangement silencieux, les organismes sont à la peine, peu de spectateurs. Au fond de moi, je suis heureux, je sais qu’il ne reste que quelques km et que j’ai assez de réserves pour tenir à un bon rythme. km 36 4’36”, puis 4’29”, 4’32”, enfin au km 40 4’22”, km 41 4’32”, km 42 4’26”, et les 500 derniers mètres 3’51”/km !
Peu avant l’arrivée, au moment de quitter le rond-point de Dauphine, j’aperçois Claire qui crie dans la foule des spectateurs ! Je me retourne un bref instant, lève les bras, crie ! Mais je continue, je fonce vers la ligne d’arrivée… qui me donne l’impression, d’ailleurs, de ne jamais arriver…
Bip ! ça y est ! la ligne est franchie, j’arrête la montre… 3h14’20” ! Eh bien voilà, c’est fait, objectif moins de 3h15 rempli ! Six minutes de moins qu’au Marathon de La Rochelle il y a six mois … Je ne suis pas venu pour rien, et surtout, à Paris, sur un parcours que je ne trouve vraiment pas facile, plein de faux plats partout… Heureux ! vraiment heureux !
Je repense à mon premier marathon ici même il y a un an, et de l’émotion que j’avais eue en franchissant la ligne, le côté surréaliste de la chose, d’avoir couru aussi longtemps, d’être parvenu à boucler ces 42,195 km… et je repense à cette fatigue que j’avais ressentie dans les minutes qui avaient suivi, cet espèce d’écroulement intérieur… Eh bien, cette fois, un an après, au même endroit, les choses ont changé : la fatigue n’est plus aussi forte, les jambes marchent agréablement… C’est le métier qui rentre !
